sábado, 22 de octubre de 2016

LES DEUX COULEURS DU REGARD



Traduction: François Depassio.
Volver a la versión española de este cuento.
D'autres nouvelles en VF : LA FACE NORD. 


© Amaurys García Calvo, Porquerolles, 2014.
Chaque année, on échange son œil gauche. Rien de très solennel. Le moment venu, on incline la tête et on se frappe légèrement sur la nuque. L’œil étranger sort de son orbite pour atterrir dans la main, comme l’œil de verre que les vrais borgnes enlèvent avant de se coucher.
La manipulation est rapide et indolore. Le plus long, c’est de le remettre à la personne qui le portera pendant la prochaine année fiscale. Chacun reçoit l’œil de remplacement, tout en restant attentif à la manière dont son ancien œil (l’œil originel, reçu à la naissance, et cédé au commencement de la coutume) est recueilli par la paume de la main du nouveau propriétaire. On reçoit le nouvel l’œil avec la même délicatesse que le nôtre recevra, où qu’il soit. Après quoi, on l’enfonce dans la cavité vacante, les doigts glissent sur les paupières. Enfin, on peut ouvrir les yeux et on est frappé par la nouvelle perspective transmise par l’œil originel, l’œil voyageur. On synchronise cette perspective avec celle de l’œil fixe, le droit, fidèle compagnon d’ici et maintenant et on s’efforce d’ignorer l’hétérochromie généralisée : ces iris ambre et azur, verts et noirs, gris et carmin…
Inutile d’évoquer cet instant de frayeur : si l’œil nomade n’est pas recueilli par la chaleur d’une main. Car elle peut tourner cette chance qui t’a doté d’une perspective nouvelle, qui t’a offert un lointain demi-paysage… cette chance qui t’autorise à jouer à être à la fois ici et là-bas, ce là-bas qui échappe à ton contrôle, qui ne te coûte rien et qui ne se perd pas dans des aéroports lointains. Chaque année, de nouvelles personnes occupent ton immeuble ou un autre, là où se trouve ton œil nomade. Nous sommes tous exposés aux ventes, locations ou saisis à chiffres impairs. L’équilibre entre les orbites et les yeux disponibles est très fragile. Et ce pourrait bien être ton tour de devoir te contenter de la moitié d’un champ de vision, la droite, la moitié fidèle. Car, d’après la loi sur la propriété horizontale, l’œil ne disposant pas d’orbite le jour de l’échange est consigné dans un tiroir du bureau de gestion des propriétés. Cette même loi n’autorise pas que l’on plonge les yeux dans un verre d’eau, pour éviter la vue réfractée des poissons… Elle proscrit le vent de profil en montagne, le savon dans les yeux, les licences d’ophtalmologie, les nuages de pollution. Elle interdit de tirer des coups de feu au visage ou de contempler son épouse lors l’acte amoureux… Comme chacun sait, personne n’accomplit ses devoirs conjugaux la pupille dilatée d’un côté, énorme de plaisir, et de l’autre une orbite béante, le nerf optique battant la chamade pour sa bien-aimée dévêtue. Cette loi —La Constitution de la République Hétérochromique— régit aussi le droit de réclamation des yeux consignés et stipule que quiconque oserait se procurer un troisième œil le fameux jour du troc pourra faire l’objet de poursuites judiciaires. Pour te consoler de cette année en clair-obscur, dis-toi que ce borgne lambda, ordinaire, ce vrai borgne —toi— passe inaperçu malgré son œil consigné, preuve irréfutable que l’on peut être borgne en ayant ses deux yeux. Car c’est ton œil qui t’a porté malheur et non ta cavité béante. Tu auras bien mérité de gagner un œil à la loterie. Mais pour l’instant, tu dois te contenter de l’habitude, où l’obscurité finit par ressembler à un rêve ordinaire, lui aussi, un rêve profond et permanent.

Traduction: François Depassio.
Volver a la versión española de este cuento.
D'autres nouvelles en VF : LA FACE NORD. 
© Amaurys García Calvo, Porquerolles, 2014.
© A. G. C., noviembre, 2013.
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