domingo, 5 de marzo de 2017

UN FERRY A QUAI



Traduction: François Depassio.
Volver a la versión española de este cuento : Un ferri en el muelle.
D'autres nouvelles en VF : LA FACE NORDLES DEUX COULEURS DU REGARD. 


Notre voyageur se penche vers la vitre. Il étire une peu les jambes et ferme les yeux. Pour lui, entre les ports et les centres-villes, tout n’est que yachts, canots, conteneurs, statuts… Le bus traverse le mur de la nuit et notre voyageur finit par mettre ses pieds sur le siège.
C’est le dernier à descendre. Ou plutôt, à essayer. Il prolonge le soulagement de l’air conditionné jusqu’au moment où il ne reste plus que lui et le chauffeur dans le bus.
— Vous allez devoir payer double tarif, chef  dit le chauffeur lorsque notre voyageur s’approche.
— En quel honneur ?
— Eh bien, vous avez occupé deux places.
— C’est une blague, n’est-ce pas ?
— Non, Monsieur, dit le chauffeur. Vous avez mis les pieds sur le siège d’à côté…
—Oui —interrompt notre voyageur — mais mes sandales n’ont à aucun moment touché la housse.
— Encore heureux. C’est pour ça que vous n’allez payer que deux places.
—Mais, les autres passagers…? Il y avait plusieurs banquettes occupées par un seul passager, et vous n’avez demandé à personne de payer double.
—Vous dormiez, n’est-ce pas? — dit le chauffeur—. Comment pouvez-vous savoir si les autres sont restés assis de manière orthodoxe ou s’ils se sont avachis comme vous ?
—D’abord — dit le voyageur—: fermer les yeux, ce n’est pas dormir. Ensuite : Dieu n’a rien à faire là-dedans...
—C’est mon bus et je mets qui je veux dedans. Vous avez occupé deux places, oui ou non ?
— Oui et non — dit le voyageur en lâchant son sac dans le couloir. Il continue: j’avoue qu’une partie de moi était sur un siège et l’autre sur le siège d’à côté. Mais d’habitude on paye par personne, et non par morceaux de personne…
—Très drôle — dit le conducteur. Ça se voit que vous n’êtes pas d’ici. Le commissariat est juste là, au coin de la rue. Vous allez voir ce qu’on vous fera payer là-bas.
Le microbus se ferme tout à coup, avant même que le chauffeur n’ait pu reprendre le volant.
—La Police…— murmure le voyageur.
— Vous venez d’où ?
— Coupez le moteur — dit le voyageur. Coupez le moteur !
Notre voyageur se rassoit, cette fois dans sur les sièges les plus proches du chauffeur. Il sort de son sac un magnum 50. Le revolver est encore dans son étui, mais le canon et le viseur dépassent. Avec cet étui-revolver, le voyageur ne tient pas vraiment en joue le chauffeur, mais il le désigne comme avec un gant de maçon tanné par le béton.
— Ne nous énervons pas ! dit le conducteur en levant les mains comme un automate et serrant les jambes, les yeux écarquillés.
— Et pourquoi pas ? — dit le voyageur —. Vous alliez me conduire à la police.
Le chauffeur fait oui de la tête tout en prononçant des non en rafale. Une ligne rythmique de non, calée sur les mouvements de tête.
— Mais c’est quoi finalement la police ?  insiste le voyageur.
— Je n’en sais rien. Je ne me pose jamais ce genre de questions…
— L’ordre, monsieur le chauffeur. Et les agents qui vont nous recevoir…?  Le voyageur se recule en étirant les jambes, sur elles le magnum apparemment sans surveillance. Les agents sont du coin ? – continue-t-il. Ils sont du « cru », pas vrai ?
— Oui, des gens du coin pour la plupart.
— Eh bien l’Ordre, en l’occurrence, c’est « votre » ordre.
— Que voulez-vous que je vous dise…? Moi, je…
— Que c’est votre ordre, qu’il est partial, qu’il roule pour la « maison ».
— Oui, c’est ce que je dis. Pardon, c’est ce que vous dîtes…
— Ne soyez pas si lâche, allons. Nous sommes seulement en train de discuter. Ecoutez : vous faites preuve d’une partialité vicieuse. Et ce à double titre : en me faisant payer et ensuite en me menaçant avec vos policiers voisins ou vos voisins policiers ; ou si vous préférez : concitoyens, compatriotes. Comme vous voudrez… Eh bien, moi aussi je possède une partialité. Je vous la présente.
Le percuteur émet un bruit semblable à celui de la caisse du chauffeur quand il rendait la monnaie aux autres passagers quelques minutes auparavant. Un bruit de métaux qui se frôlent, se déplacent et qui laissent place à d’autres métaux.
—Là je ne comprends plus rien  dit le chauffeur. Si vous arrêtez de braquer votre arme sur moi, peut-être…
— Au contraire, on comprend mieux avec un pistolet sous le nez. Les policiers de votre île ne portent pas d’armes?
— Toujours, même pendant la pause café.
— Ici, quand la police vous parle, vous comprenez vite, n’est-ce pas ? Eh bien maintenant, vous allez me comprendre, moi… Vous alliez m’enlever…
— Vous enlever ? — interrompt le chauffeur.
— C’est plus qu’évident  dit le voyageur. En tous cas, le contraire ne l’est pas. Comment être sûr que vous alliez m’emmener à « votre » commissariat et non dans une ferme abandonnée pour me livrer à vos complices…?
— Nous ne faisons pas ça ici. Nous sommes des gens sérieux  dit le chauffeur. Des gens qui travaillent.
— Et maintenant il faut être d’ici pour être sérieux. Et vous venez d’affirmer que je n’étais pas « d’ici ». Vous venez de me dire que je ne vous ressemble pas assez… D’où sortez-vous que je ne suis pas sérieux, c’est à dire pas d’ici ?
— Votre tenue  dit le chauffeur. Je me suis dit que vous n’étiez pas d’ici à cause de votre tenue. Le short, les gants, les sandales…
— Vous ne portez pas de sandales ici peut-être ?  dit le voyageur.
— Si… mais personne ne porte un sac en cuir avec des sandales. Et encore moins avec des gants. Et puis votre accent…
— Un accent  dit le voyageur … Ça peut s’imiter.
— Oui, mais il ne se perd jamais complètement.
— Et si j’étais d’ici mais que j’imitais un accent d’ailleurs
Le voyageur signale du menton vers la nuit. Le dénivelé entre le parc et le port leur offre un panorama de lignes droites d’où jaillit un ferry, géant assoupi sur le quai. La sensation que le voyageur a ressentie une heure avant depuis la plateforme de ce ferry se confirme. La ville est étrangement illuminée. Il n’y a presque pas d’éclairage au-delà des places publiques. Comme une ville enveloppée dans un brouillard de salpêtre émanant des lampadaires.
— Vous avez vu du pays ?  dit le voyageur tout en caressant les motifs sur les housses brodées.
— Ne payez pas  dit le chauffeur —. Allez-vous-en tranquillement, il ne s’est rien passé.
— Mais si, il s’est passé quelque chose. Ou alors il va se passer quelque chose. Par exemple : vous m’avez vu. Vous savez que je porte des sandales, des gants et un sac en cuir. Et il se peut que je ne sois pas sérieux… enfin pas « d’ici », parce que j’imite les touristes… Êtes-vous déjà parti d’ici ? Avez-déjà pris ce ferry, oui ou non ?
— Des milliers de fois.
— Et on vous a toujours reçu comme ici?
— Eh bien en fait, ce n’est pas très différent  dit le chauffeur-. Dans certains endroits, on vous salue plus, dans d’autres moins, mais si vous essayez de resquiller et vous verrez la tête qu’ils feront.
— Donc, ailleurs, les gens sont mal éduqués  dit le voyageur.
—Ils sont bien éduqués, mais ce n’est pas pareil…
— Si. L’éducation, la courtoisie…
— Tout est lié  dit-il.
— Je vous ai manqué de respect ? Je vous ai mal parlé ? — dit le chauffeur.
— Dans votre style, je suppose. Vous avez simplement essayé de me voler, de m’enlever… ou de m’arnaquer, de m’enlever, pour ensuite … D’ailleurs, comment terminent ces histoires par « ici » ? Qu’est-ce qui allait m’arriver ensuite.
—Il n’y avait pas d’ensuite, monsieur.
— Comment ça ? — Le voyageur jette l’étui dans le sac—. Vous alliez me tuer, vous et vos policiers amis d’enfance ?
— Mais d’où vous sortez ça ?!
— Je tiens ça de vous. Comment dois-je comprendre qu’il n’y pas d’ensuite ? Il y a toujours des ensuite… Par exemple, si je vous libérais vous iriez chercher vos amis, vous me dénonceriez. On organiserait ensuite une opération, une battue, avec des hélicoptères, et pour justifier les dépenses du budget municipal, on dirait qu’on recherche un grand criminel, armé et étranger.
— Sur la tête des mes enfants, je ne dirai rien, pas un mot. Je serai une tombe, je vous le jure sur la tête de mère !
— Vous voyez — dit l’assassin—. Vous venez de dire que vous serez une tombe… Vous l’aurez voulu.
— Qu’est-ce que vous allez faire ? Ne me tuez pas ! Non, pas pour une place dans un taxi.
— Tiens-donc ! Alors maintenant ce n’est plus qu’une place…
— Le nombre de places que vous voudrez !
—Une place, c’était seulement une place.
— Oui, une… — dit le chauffeur.
— Mais de toutes façons je vais vous tuer. Vous vouliez depuis le début que je vous tue aujourd’hui. Moi j’étais tranquille, j’allais payer ma place et c’est vous qui m’avez fait sortir « mon » ordre.
Jusqu’à présent, d’une seule main, joignant le pouce, l’annulaire et l’auriculaire, et levant à peine les autres doigts, le voyageur dessinait dans l’air chacun des guillemets. Mais cette fois il se sert aussi de la main qui tient le révolver. Ou plus précisément, du révolver. Vu de derrière le voyageur, la main libre ouvre en l’air les guillemets, et l’autre main les ferme, avec le révolver dans une longue chute s’achevant sur ses jambes.
— J’ai deux enfants — dit le conducteur — et il y en a un troisième en route !
— Trois ! — dit le voyageur ! Nom de Dieu ! Trois enfants ! C’est peut-être la raison pour laquelle vous travaillez la nuit. Pour dormir le jour et laisser faire les autres. Mais… comment peut-on être aussi con quand on a trois enfants ?!
— Les temps sont durs. C’est la saison basse. Il n’y a presque personne par ici. Ça va mal, très mal…
— C’est n’est pas de ma faute. Voyez ça avec les autres s’ils ne viennent pas. Moi je suis là. Je suis resté fidèle et en plus, j’aillais finir en victime. Heureusement, je peux vous mettre un petit bout de ce magnum entre les yeux pour vous apprendre à vivre avec un salaire de taxi… Eteignez les phares ! Faisons ça élégamment. Levez bien les mains. Je vous tue ici ou vous préférez dans la rue?
— Pas ici — dit le chauffeur. Pas ici, après il faudra tout nettoyer… Tuez-moi dans la rue, sur le gazon…
— Ah, quel romantisme ! On verra, les choses ne sont pas toujours comme nous le souhaitons. Vous avez un radiocassette ?
— Vous voulez le radiocassette ?
— Mais enfin… Pour qui me prenez-vous ? — dit l’assassin.
— Vous pouvez le prendre, il est amovible.
— Vous me traiter de voleur ! Vous être en train de me traiter de voleur ! — l’assassin se lève, attrape la barre du plafond et se jette sur le conducteur.
— Les disques sont dans la boîte à gants — susurre celui-ci, la tête contre la vitre, et le volant clouer dans les côtes.
— Vous venez d’être privé de gazon — lui susurre l’assassin.
— La radio me suffit — continue-t-il—. N’importe quelle station fera l’affaire.
— Plus fort, allez — crie-t-il.
— Fermez les yeux — dit-il finalement —. Fermez-les bien. Le plus fort possible. Vous verrez, vous souffrirez moins.
A force de contracter les paupières, les pommettes, chaque muscle, les bruits de sa pression oculaire et la radio finissent par se mélanger en lui. Il finit par avoir mal aux épaules.
Il se touche le front par précaution et s’éponge la sueur au passage, il regarde à l’arrière bus, vers le palais du gouvernement puis de nouveau à l’arrière du bus, il est bel et bien là. Le sac est encore aux pieds de la première rangée de sièges. Il est ouvert. En étirant la jambe, notre conducteur le touche avec la pointe de la chaussure, avant de se lever et de regarder à l’intérieur.
Il sort du microbus le magnum à la main. Il scrute les ruelles. Il remue l’obscurité. La lumière, emmêlée aux lampadaires, est comme suspendue : des sphères planant sur la place. Le chauffeur s’éloigne assez pour percevoir en revenant de palais du gouvernement l’état de délabrement des murs. Il les voit depuis toujours, mais cette nuit il perçoit la plus intime couleur de la pierre. Notre chauffeur se souvient de poissons écaillés.
Il donne un coup pied dans le sac avant d’appuyer sur le bouton de la porte puis il commence à penser à la police. Ils devaient savoir. Ils lui feraient porter plainte. Ça prendrait du temps de porter plainte… Mais ce voyageur est dangereux. Tous les touristes ne viennent pas uniquement pour le poulpe ou la bière en terrasse à midi.
Il démarre, la première est moins longue et moins rauque que la seconde. Il tourne sèchement au croisement, tout en se demandant comment quelqu’un peut disparaître aussi rapidement. Est-il resté si longtemps avec les mains en l’air ? Suffisamment, suppose-t-il. Ses épaules lui font encore mal. Et quand le panneau de la gendarmerie se reflète sur le microbus, il imagine l’étonnement avec lequel il serait accueilli. Car on pourrait bien croire que c’est lui… La preuve se situe à côtés de lui : au pied de son siège, un sac en cuir avec un magnum 50. Il suffit de dire un révolver. Une ligne impersonnelle et sans détails. Ensuite, il suffirait d’une mine effrayée et une déclaration sommaire, un appel au consulat, une interview de la victime par le journal du coin, ce touriste qui arrive comme tant d’autres dans l’après-midi par le dernier ferry.

Traduction: François Depassio.
Volver a la versión española de este cuento : Un ferri en el muelle.
D'autres nouvelles en VF : LA FACE NORDLES DEUX COULEURS DU REGARD. 

© A. G. C., noviembre, 2015.
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